Journey to amnesia

Je me suis réveillé un matin et je ne possédais plus les clés de ma vie. Après l’accident — on m’a dit un AVC — tout s’était retiré, comme la mer à marée basse. Les mots, d’abord, puis les chiffres, et aussi les visages et les souvenirs. Il ne restait rien de mon passé, pas même l’ombre d’une enfance, ni la voix de ma mère, ni les couloirs de l’école, ni les rires familiers. Ma femme, mes enfants, mes amis : des noms sans attaches, des silhouettes sans histoire.

J’ai dû tout reprendre à l’origine, comme un enfant trop tardif. À soixante ans, j’ai réappris à lire, à écrire, lentement, lettre après lettre, dans une patience étrangère à celle que j’avais peut-être autrefois. Les nombres, eux, me demeurent fermés, comme s’ils appartenaient à une langue dont on m’aurait exclu.

Puis il y a eu la photographie. Elle est entrée sans bruit, presque par hasard, et elle occupe ce vide que jusqu’alors, depuis l’accident, rien ne comblait. Une autre mémoire s’est ouverte, plus diffuse, faite de lumière et de silences. À travers elle, je regarde sans savoir, je reconnais sans me souvenir. Chaque image semble contenir une part de ce que j’ai perdu, une trace fragile, mais tenace.

Il y a dans cet exercice une forme de consolation. Un regard qui s’attarde, une présence qui s’invente. Comme si, à défaut de retrouver mon passé, je pouvais en recomposer l’écho. L’image est devenue mon refuge discret, mon complice — peut-être même mon maître. Et dans cette lente reconquête, quelque chose en moi, sans nom, recommence à vivre.